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Mélanie Talcott @MelanieTalcott1

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Biographie

Mélanie Talcott

Je voudrais avoir mille vies en une, faire le tour du monde et aussi que le monde fasse le tour de moi. Tous les deux, on a tout de même fait un compromis. Un bout de chemin ensemble sur trois continents. Bref, des rencontres, des hommes, des femmes, des enfants, des pays, des rires, des larmes et beaucoup de livres… Ceux que j’ai lus, nombreux, ceux que j’ai écrits (ceux en français et pour les plus récents) : Les Microbes de Dieu et Alzheimer… Même toi, on t’oubliera, Ami de l'autre rive et....

Mes Livres

La démocratie est un sucre qui se dissout dans le pétrole

Genre :Littérature

Sortie: 15/12/2016

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Chroniques de l'Ombre du Regard

2011-2012

Les phrases se dispersent, le papier absorbe l’encre, les mots s’étiolent ou déposent en nous leur limon. Il reste les...

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Dans mes tiroirs (1)

La Matanza

Le ciel glissait sa lourdeur orageuse sur la terre rongée de soleil. Appliquée, le sourire aux lèvres, Mathilde essuyait consciencieusement la lame tranchante d’une feuille de boucher. Elle ne s’en servirait plus jamais. Elle n’était pas sereine, elle ne sentait plus rien. Son mari n’était pas rentré. Sept longs jours… Où était-il ? Le couteau s’alourdit dans sa main et des gouttes de sueur glissèrent sur la lame en acier noir poli. Elle ferma les yeux et soupira. C’était un cadeau de son père, il le lui avait offert lorsqu’elle avait quitté son Estrémadure natale pour cette province de Valencia qui lui avait alors semblée si lointaine. Ses trois enfants dormaient et elle pria le ciel pour que le dernier-né âgé de neuf mois ne se réveille point. Elle regarda par la fenêtre et vit son visage amaigri s’encastrer comme un camaïeu dans le reflet confus des meubles - imitation chêne - de sa cuisine, qui se superposait à celui des arbres, désormais aussi stériles que les coteaux de la vallée de Ayora. En à peine trois ans, depuis qu’ils avaient creusé à flanc de montagne un gigantesque cimetière de déchets nucléaires qui enfouissaient dans de profondes cryptes non seulement ceux de la centrale la plus proche, celle de Cofrentes, mais aussi ceux de toute l’Espagne et peut-être, qui sait ?, ceux de nombreux pays d’Europe, la vie avait lentement quitté la terre dans l’indifférence générale. Les quelques manifestations désordonnées et clairsemées, les protestations peu fournies, se résumant souvent à des banderoles flottant mollement aux fenêtres et affichant un « non » sans conviction, avaient vite été bâillonnées par l’impuissance de la résignation. Celles des habitants de la vallée avaient été à peine plus vindicatives, tant les postes octroyés aux maires et conseillers municipaux des alentours avaient rapidement minoré quelconque velléité d’opposition chez leurs administrés. Il était de notoriété publique que celui de Zarra, village auquel appartenait le terrain qui avait également accueilli des laboratoires et leurs subséquentes expérimentations classées secret défense, avait touché de substantiels pots de vin. Les réseaux routier et ferré de la région, laissés à l’abandon depuis des décennies, avaient été soudainement modernisés dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres. Le travail étant rare et l’agriculture en voie de disparition, beaucoup y avaient vu l’aubaine d’une certaine sécurité financière dont toute la vallée bénéficierait. De plus, les politiques leur avaient martelé de manière obsessive que c’était la seule façon d’échapper au spectre des villages fantômes qui envahissaient peu à peu le territoire national et que la compagnie nationale d’électricité, propriétaire de la centrale, participait ainsi activement à la lutte contre le réchauffement climatique en diminuant considérablement l’émission de dioxyde de carbone. Ils avaient même insisté, courbes et statistiques à l’appui, sur le fait que l’eau du fleuve, le Jucar, qui alimentait la centrale et les robinets des consommateurs, était plus polluée par les résidus chimiques inhérents à l’exploitation agricole que par la contamination thermique ou radioactive. Comble d’ironie, il s’était avéré que l’un des financiers du projet et acquéreurs des terrains - et non des moindres - n’était autre que le président de l’un des plus grands clubs nationaux de football.

Mathilde scruta le ciel, cherchant dans la masse sombre du ciel le panache blanc qui désormais résumait pour chacun la météo locale, son absence signifiant un dysfonctionnement grave du réacteur. Mais tout cela n’avait plus d’importance. Elle passa son doigt sur le fil affûté de la feuille, la posa entre le désosseur à lame courbe, le couteau au tranchant court et rigide que l’on utilisait pour enlever les nerfs et les aponévroses et à côté de celui qui avait l’émouture la plus longue de tous et servait à trancher. La collection de son père ! Les couteaux de la matanza ! Entre ici et là-bas, des siècles s’étaient écoulés, et pourtant à peine une quinzaine d’années, presque l’âge de son aîné. Elle ouvrit la fenêtre et respira en petits coups saccadés, cherchant à retrouver dans l’odeur de la terre, la mémoire intemporelle de celle de son enfance. Mais cette terre là ne sentait plus rien. Elle n’était plus qu’une chair poudrée de blessures et chaque être encore vivant, sa honte inviolée. Ils mouraient tous, l’un après l’autre, l’un avant l’autre. On leur avait pourtant rabâché que tout avait été pensé et conçu en imaginant le pire, de la simple érosion des roches jusqu’aux séismes d’ailleurs improbables dans cette région. Mais dans leurs prévisions, toujours à court terme, les docteurs en blouse blanche du nucléaire, comme on les appelait ici, avaient oublié d’intégrer la principale : leur ignorance. Aux premiers vomissements, aux premières mauvaises fièvres, aux premiers saignements de nez, leur diagnostic avait été lapidaire, entre la bactérie tueuse ou versée dans l’art de la résistance médicamenteuse et le virus émergent. Le bétail non plus n’avait pas échappé à la sourde hécatombe ni à ses explications rationnelles. Il s’agissait sans doute de courants vagabonds – elle avait beaucoup aimé cette expression – émanant de lignes à haute tension enfouies dans le sol ou échappés de champs magnétiques inconnus. La stérilité patente des animaux et les premiers enfants malformés avaient figé la science dans un garde-à-vous désolé et réprobateur. Le nucléaire était une énergie propre et ses impondérables qui provoquaient des mutations génétiques, n’étaient en aucun cas héréditaires. Certes, il y avait des effets aléatoires, la leucémie de sa fille et le cancer de son fils en étaient peut-être la manifestation malheureuse, quoique – lui avait-on assuré – la gravité de leurs pathologies, si elles étaient effectivement radio-induites, ce qui restait à prouver, n’étaient pas fonction de la dose, sinon de la fréquence à l’exposition. Or les mesures effectuées sur le site par les techniciens ne révélaient rien d’anormal. Quant à son dernier, sa malformation se devait certainement à un accident chromosomique, comme il en arrive parfois sans que l’on puisse les prévoir. La multiplication des cas avait cependant fini par écorner leur assurance. Leur quantité rendait les réponses de plus en plus évasives et confuses. Un périmètre de sécurité avait été mis en place. La vallée d’Ayora avait été déclarée zone d’exclusion. Les scientifiques-technocrates avaient promptement plié bagage. Il avait été interdit à quiconque d’en sortir et encore plus d’y entrer, la maintenance du site étant désormais assurée par un personnel aussi malade que les habitants des villages de Teresa de Cofrentes et de Jarafuel.

La jeune femme plia soigneusement le torchon de cuisine en coton rose dont elle se servait uniquement pour nettoyer la lame des couteaux. Combien de fois avait-elle effectué ce geste ? Des dizaines, des centaines ? Et avant elle, son père, avec le même torchon. Son corps amaigri lui parut peser plus lourd que le plomb. Elle tira une chaise, s’y laissa tomber et posa ses deux mains à plat sur la table, de part et d’autre des couteaux, tout comme son père le faisait aux premières lueurs de la matanza. Renversant la tête en arrière, elle ferma à nouveau les yeux et chercha à s’en rappeler minutieusement ses rituels.

C’était l’époque où de génération en génération, l’on abattait les cochons noirs et gras à demi-sauvages, gavés de glands, dont la chair veinée allait à son tour nourrir toutes les familles du village, durant une année. Aux pluies automnales succédaient les brouillards matinaux et les gelées hivernales qui habillaient de givre la blessure ouverte et saignante des chênes-liège, contrastant avec la silhouette noire et fantomatique des chênes verts. Au jour choisi, un jour de froid sec qui vous piquait les joues, son père venait la réveiller à l’aube. Les paupières lourdes, le corps encore chaud de sommeil, sa main dans la sienne, elle se joignait à la file des silhouettes chuchotantes et familières qui s’égaillaient aux premières effluves du chocolat brûlant et sucré, où chacun trempait les churros craquants parfumés à la fleur d’oranger. Dans le patio, luisante sous le feu des souches de chêne et des brassées de genêts, la banquette du sacrifice était dressée. Lui répondait un alignement minutieux de pétrins, de chaudrons, de bassines et autres ustensiles prêts à recueillir la chair et les viscères de l’animal sacrifié. L’aurore sabrée de ses grognements se fermait alors sur le silence des hommes. Extirpé de la porcherie où on l’avait enfermé quelques heures auparavant avec ses compagnons de pâturage, le cochon était alors entravé, puis poussé et tiré, traîné et couché sur la banquette patinée du sang de tous ceux qui l’y avaient précédé. Mathilde avait toujours détesté cet instant, celui où les hurlements stridents des porcs résonnaient dans les rues vides et pétrifiaient d’une violence maîtrisée et sépulcrale le cœur des bêtes et des hommes. C’est alors qu’elle avait compris qu’il fallait tuer pour manger et que cuisiner n’était rien d’autre que l’art d’accommoder des cadavres. Jamais la chasse aux palombes ne lui avait procuré cette évidence assassine. Le fusil donnait la mort, mais celle-ci demeurait lointaine, anonyme. On n’en percevait ni la trace ni la douleur, le volatile tombait sans un cri en un ultime vol gracieux, une soyeuse hyperbole de plumes. Combien de fois, au contraire, avait-elle vu s’inscrire dans les yeux exorbités de l’animal, une terreur affilée, aussi aiguisée que le couteau qui tranchait sa gorge palpitante, aussi borborygmique que les soubresauts épileptiques qui rythmaient son agonie ou le sang qui rougissait en longs jets sporadiques les avant-bras de l’abatteur. Combien de fois y avait-elle mesuré sa propre mort, s’imaginant couchée sur cet autel improvisé, décapitée d’un coup sec et précis ! Mais son épouvante avait toujours été éphémère. Le temps que l’animal exhale son dernier râle, qu’un chou bouche la plaie béante et que sa peau, léchée par les flammes, commence à grésiller, chacun retrouvait son entrain, avant de retourner à l’ouvrage, dans la saveur des légers gâteaux à l’anis ou ceux plus pâteux, faits d’un mélange de miel et de saindoux. Fusaient les rires, grasseyaient les plaisanteries, s’entonnaient les chansons, tandis que torchons et tabliers se maculaient de rouge. Tous s’affairaient renouant dans l’économie précise et cadencée de leurs gestes avec ceux hérités de leurs ancêtres. Une fois l’animal écorché et ouvert en deux, ses viscères nettoyées et mises en attente dans des pétrins, les hommes découpaient habilement jambons et filets, côtes et côtelettes et autres parties nobles qu’ils engrangeaient dans des jarres en terre cuite, avant de plonger la graisse dans le gros sel, tandis que les femmes préparaient l’assaisonnement des boudins aux oignons et aux pommes de terre, des chorizos au piment et autres saucisses. Aux plus jeunes, revenait le nettoyage des intestins. Une belle bataille autour de la source d’eau glacée - bientôt rougie elle aussi - qui alimentait le puits du village. Les plus âgés des garçons avaient droit à une gorgée d’eau-de-vie, les filles à une tasse de café noir brûlant et épais, un café de puchero que Mathilde avait continué à préparer, répétant les gestes de sa mère et avant elle, de sa grand-mère, des lignées de femmes, avant que l’utilisation exclusive des dosettes ne leur soit imposée par mesure de protection sanitaire, leur avait-on commenté. Elle se revit, soufflant dans les vessies qui devenaient ballons entre les mains des enfants. Elle se revit dessinant sur le sol avec sa sœur d’immenses fleurs en boyaux qui à leur tour, se transformaient en jeu de marelle. La matanza était un long jour de fête et de repas partagés où les migas, un ragoût de pain frit avec des lardons, se poussaient à fond de gorge avec des lampées de vin de pitarra, un vin aigre élaboré à la maison, où les cuisses des hommes claquaient de contentement, savourant à l’avance le chevauchement amoureux de leurs compagnes, le curé célébrant ce jour-là par d’amples coups de goupillons, les noces de la mort et de la vie.

Mathilde se leva, repoussa doucement la chaise avant de l’appuyer à nouveau contre la table, le corps tendu, sur le qui-vive, épiant le moindre bruit. La voix de son mari résonna dans sa tête.

- Quatre jours, Mathilde, si je ne suis pas là dans quatre jours, fais-le… Je serais mort de froid ou de faim, à moins que les radiations ne me tuent avant.

Sept jours, elle avait attendu sept jours. Le revolver luisait sur la table, à côté des couteaux. Elle y mit quatre balles, l’arma et se dirigea en titubant vers la chambre où dormaient ses enfants. Une dernière matanza. Celle-là, juste par amour…

© L'Ombre du Regard Ed., Mélanie Talcott  - 05/2014

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Dans mes tiroirs (2)

Plaidoyer d'un tueur

Il n’y avait rien qu’il ne puisse vaincre. Il avait l’âge du monde et en avait acquis toutes les violences et toutes les ruses. On lui prêtait les pires intentions, lui conférant ainsi un pouvoir d’assassin suprême. Ils lui avaient fait une sale réputation et il fallait qu’il la justifie. Donner la mort était son lot et il s’était habitué à ne lever dans son sillage que l’odeur méphitique de la crainte et celle, plus insidieuse, de la résignation. Leur peur lui avait suffi à devenir leur maître incontesté, depuis longtemps, leur mémoire frileuse avait oublié qu’un squale, fut-il le plus féroce, n’est rien sans les autres espèces. Nager en eaux troubles, s’immiscer dans les profondeurs, pourfendre la masse confuse qui s’agitait sans cesse autour de lui en imposant la sienne lui était aussi naturel que respirer. Il suffisait qu’il apparaisse pour que devant lui la fuite s’organise en rangs désordonnés, chacun rejoignant dans la précipitation son groupe de référence, créant même parfois des alliances impromptues et traîtresses.

Il la vit s’engouffrer sur un territoire qui n’était pas le sien avec cette assurance propre aux conquérants. Plus que la lourdeur gauche de ses mouvements et les remous qu’ils faisaient naître autour d’elle, ce furent la blancheur de sa peau et les effluves qui en émanaient qui lui indiquèrent qu’elle était d’une autre race, celle des prédateurs humains, la seule qui parvenait à catalyser en lui cette légendaire agressivité meurtrière dont ils étaient eux-mêmes les pires artisans. Plus d’une fois il les avait vus à l’œuvre ! Lui, le Seigneur des Mers, le chasseur solitaire, à qui ils attribuaient un don d’ubiquité, devait un jour ou l’autre, reconnaître sa défaite et leur concéder sa conquête. Alors seulement, ils le laisseraient tranquille, lui et ses descendants, et s’useraient à d’autres chimères. Ils avaient épuisé celles des dinosaures et des grands singes, se découvrant avec délices des parentés rassurantes avec les chimpanzés et les bonobos. Ils avaient fait du lion la majesté ombrageuse de la savane et du tigre indien, un déprédateur sanguinaire, avant de les encager dans des zoos où il leur était même arrivé d’y exposer leurs semblables humains. Ils s’émerveillaient des dauphins et laissaient mourir les baleines. Ils avaient chassé, piégé, empoisonné les loups et les ours, exterminé les bisons et tentaient de sauver les phoques et les tortues. Ses congénères tournaient fous dans d’immenses bocaux de verre sous leurs regards pétrifiés de terreur domestiquée ou mouraient silencieusement d’hémorragie lente, victimes du finning. Seuls, les oiseaux échappaient encore à leur folie.

Elle glissa, pirouetta, virevolta, monta, descendit, tendit la main aux balistes, effleura les coraux, suivit d’un regard prudent l’envol majestueux d’une raie manta, fendit quelques bancs de poissons, indifférente aux turbulences troublées de la masse liquide, avant d’apercevoir au lointain un éclat phosphorique, une fantastique citadelle mobile qui ondoyait silencieusement vers elle. Le grand requin blanc, la Mort Blanche ! Tant d’histoires et de légendes couraient à son sujet ! Dans les îles pacifiques, il était un dieu vengeur exigeant des sacrifices humains, hommes, femmes et enfants découpés en morceaux pour apaiser ses colères. Chez les Vietnamiens qui lui consacraient des petits autels le long des plages, il incarnait une entité protectrice. Dans les Chants de Maldoror de Lautréamont, il figurait une puissance récurrente féminine ! Mais la seule chose qui lui vint lucidement à l’esprit est qu’elle allait mourir. Il allait sûrement la confondre avec un de ses marsouins dont il était friand ! Elle s’efforça à l’immobilité, tentant de juguler la panique qu’elle sentait monter en elle, avant que son fatalisme ne reprenne enfin le dessus et cède la place une fois encore à son incroyable flegme qui l’avait maintes fois sauvé de périlleuses situations. Il était inutile de lutter. Aussi bonne nageuse soit-elle et malgré la constance de ses entraînements, elle n’était pas de taille. La fonction de cet animal était de nager sans jamais s’arrêter.

Il tournoya lentement autour d’elle en décrivant de larges cercles, ballet funèbre autant que danse nuptiale. Elle voyait sa mâchoire entrouverte et s’imagina lacérée par ses dents triangulaires. Elle se souvint avoir lu  quelque part qu’à Hawaï, au temps des arènes marines, des gladiateurs se battaient en un inégal combat singulier avec des requins, ayant pour seule arme une de leurs dents, montée sur un manche de bois.

 

Elle se remémora les techniques d’affirmation de soi qui l’obligeait à un coaching affligeant en préparation à ses compétitions et plongea son regard dans la noirceur inexpressive des deux yeux ronds de l’animal. Elle remarqua qu’ils étaient plutôt d’un bleu azuré profond. Mais aussi impressionnant soit-il, elle le trouva laid.

Les cercles se rétrécirent. Ses nageoires l’effleurèrent. Elle chancela. Le goût délicat de la soupe aux ailerons de requin qu’elle avait dégusté la veille lui remonta en bouche. Il se tint immobile en face d’elle et détecta l’accélération de son cœur. Elle savait qu’avant l’attaque, il avait coutume de fermer les yeux. La morsure arrivait alors, brutale. La terreur implosa en elle, sans qu’elle puisse en libérer le moindre atome.

Il la dévisagea, conscient que son énormité la renvoyait à son insignifiance. Une chance pour elle qu’il n’eut pas faim ! Sa voracité inassouvie se concluait toujours par le pire des festins, celui où les mères dévoraient leurs petits et les mâles, leur compagne. Elle, elle n’était qu’une intruse, convaincue sans doute comme tous ceux de sa race qu’il observait parfois sans qu’ils n’en sachent rien, que leur curiosité immature suffisait à la Connaissance. Mille fois, elle raconterait qu’elle l’avait croisé, lui, le Tueur des Mers. A son tour, elle deviendrait une légende, bien que sa compréhension du monde marin, un bric-à-brac de théories aléatoires et d’observations fragmentaires, n’en demeure pas moins quasi-inexistante, d’autant plus que l’égoïste boulimie humaine l’épuisait inéluctablement. Sans doute, continuerait-elle d’ignorer que les lois qui le régissent, sont les mêmes lois universelles qui légiféraient également son étroit monde terrestre. Aurait-elle seulement conscience de l’utilité de leur rencontre ? Non, certainement pas ! Que les abysses marins puissent être spirituels, lui était inconcevable ! Les hommes avaient déjà oublié ce que Jules Verne avait pressenti.

Un tueur, moi ?! Là-haut, au même moment, des millions de personnes n’en finissaient plus de crever de faim, constamment, silencieusement, depuis des années et seuls, une hécatombe par trop massive ou un meurtre croustillant soulevaient sporadiquement le linceul d’indifférence générale qui habillait leur lente agonie. Moi, une machine à tuer ? Au même moment, là-haut, des types, des allumés des neurones qui se prenaient pour la réincarnation messianique d’un dieu justicier et rédempteur, en assassinaient quotidiennement froidement des dizaines et pendant que les balles distillaient la mort, les tiroirs caisses étatiques faisaient leurs comptes. Autant de prouesses mortifères que jamais aucun animal n’avait égalées.

Un coup de sa nageoire caudale le propulsa loin d’elle. Il valait mieux qu’il s’en éloigne. La colère lui aiguisait l’appétit.

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